La France en gilets jaunes

  1. 01. La France en gilets jaunes

    Il s’en passe des choses en France ! Moi qui l’aime dépeignée et foutraque, je suis servie. Le lecteur ami se souvient peut-être qu’il y a quelques années j’ai écrit un livre, « Tchao la France », pour inciter les forces vives du pays à la quitter (ce qu’elles font, du reste). Mais comme il a l’air de passer enfin quelque chose, moi je vais peut-être rentrer. Auparavant il convient de faire le point : qu’est-ce que la France ? De nombreux ouvrages intéressants explorent cette grave question. D’abord de manière sportive, comme Lionel Daudet dans « Le Tour de la France, exactement » (Stock, 2014). Il s’agit pour cet alpiniste de suivre le tracé de la frontière et du littoral à pieds, en vélo, en kayak. Ensuite de manière nautique, avec Pierre Patrolin, qui nous embarque dans une « Traversée de la France à la nage » (POL, 2012) pleine de charme. Son récit de voyage et d’aventure nous plonge au plus profond du paysage, avec lui on franchit des barrages, on dévale des rapides, on nage sous le sabot des vaches, on cueille des champignons sur les rives. Enfin on poursuit l’exploration nationale de manière pointilliste avec « Le Dépaysement« , de Jean-Claude Bailly (Seuil, 2011). L’auteur a parcouru le territoire et il a prélevé pour nous des vignettes nourries de flashs d’histoire et de clins d’oeil littéraires. Noms de lieux, noms de pays, noms de personnes, nom d’un chien on ne s’ennuie pas.
    La France mise à nu par ses écrivains, même. Francement… Comment résister ?

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  2. 02. Tic de langage

    Un jour j’ai été invitée à la radio. En rentrant chez moi, je constaté qu’un auditeur attentif m’avait écrit pour me dire : « en 45 minutes, vous avez dit 67 fois ‘en fait' ». Il avait raison. J’ai réalisé que je disais « en fait » tout le temps, en fait. J’ai d’abord tenté de me libérer du en fait qui parasite effectivement mes phrases. Puis en fait j’ai laissé tomber. A quoi bon ? Je me suis attachée à lui, le prononcer donne du poids à mes propos, il leste ma pensée, il m’enracine dans le concret. Tant qu’il habitera mon discours, j’ai la conviction qu’aucun autre intrus ne viendra s’y lover. Ne passera pas par ma bouche l’horrible « du coup« , qui s’est immmiscé partout et colonise la langue au point que de nombreuses locutions et conjonctions y sont portées disparues – mais où est donc ornicar ? Du coup, certains défenseurs du bien-parler sont partis en croisade pour mettre fin à cette contagion. Moi j’ai déjà pris langue avec en fait, du coup je dis non à du coup.

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  3. 03. Défendons notre plume, on s’est assez fait plumer !

    Les auteurs en colère s’organisent sous la forme de la toute nouvelle Ligue des Auteurs Professionnels. Il est temps de se mobiliser et de se défendre ! Il y a urgence car si le livre représente en France une filière dynamique de 80 000 personnes, les auteurs en sont les parents pauvres. Nous n’avons aucun statut, nous sommes de plus en plus pauvres, nous sommes victimes de rapport de faiblesse avec l’édition et nous subissons de plein fouet les conséquences néfastes de politiques inadaptées. On adhère tous, on soutient !

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  4. 04. Eléments de langage

    Trois adjectifs à la mode dont il est utile de se servir : je suis vigilant (attention, la merde va tomber), je suis lucide (je sais que la merde tombe) et je suis serein (elle va tomber sur d’autres que moi et de toute façon ce n’est pas ma faute). A utiliser sans modération pour ne pas être… emmerdé.

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  5. 05. #Auteursencolère, #payetonauteur : je soutiens et je participe

    Les auteurs français sont en colère : de moins en moins payés, de moins en moins protégés, de plus en ponctionnés : ça suffit. La réforme du statut social et la mise en place de la retenue à la source par le gouvernement français a mis le feu au poudre. Des Etats Généraux du Livre ont eu lieu à Paris en mai 2018 dernier et ont fait salle comble à la Maison de la Poésie à Paris. Le constat était unanime : la chaîne du livre en France fait vivre des milliers de personnes, éditeurs, libraires, fonctionnaires, agents de la culture – mais pas nous. Comme le rappelait Jean Rouaud dans un discours émouvant, « Lorsque nous sommes invités dans un salon du livre, la personne qui livre les fleurs est mieux payée que nous ». Lundi 9 juillet à Paris, dans les jardins du Palais Royal, a eu lieu l’enterrement du livre. Une pétition circule afin de soutenir les auteurs et de sauver le livre de demain. Signez-la ! En septembre est née la Ligue des Auteurs Professionnels : mobilisons-nous. Car pas de livre sans auteur-e-s.

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  6. 06. mai 68

    Mai 68, c’était il y a cinquante ans. Une partie de ceux qui l’ont fait ont viré vieux cons, ce qui prouve que, finalement, cracher dans la soupe est parfaitement acceptable socialement. Voilà qui devrait nous encourager à les imiter, sans compter une météo favorable et une société à fleur de peau. Moi ce qui m’intrigue c’est qu’on a l’impression quand on regarde les photos d’époque que mai 68 à Paris c’était un club « men’s only ». Les femmes, elles étaient où ? D’où mon article dans le New York Times : « The hidden women of Paris ».
    Il n’y a pas qu’en France qu’il s’est passé des trucs, en Amérique ça a swingué aussi. Lire le roman de Nathan Hill, « Les fantômes du vieux pays », publié en France chez Gallimard. La couv’ et le titre français sont pourris, alors l’anglais c’est mieux (« The Nix« ), mais ce qui compte c’est que ce livre se dévore comme un repas gastronomique : une vraie tornade qui s’empare des émeutes de Chicago en 68, du New York post-11-Septembre et du Midwest des années soixante. Nathan Hill brasse tout ça pour accoucher d’un grand roman comme seuls les Américains savent en écrire aujourd’hui. Bon, c’est pas le tout, mais je me recouche pour le déguster en paix, les barricades attendront.

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  7. 07. Euphémisme mon amour

    Vous voulez dire quelque chose ? Noyez le poisson. C’est le rôle de l’euphémisme, cette formule de style qui consiste à remplacer une expression ou un mot désagréable/triste par quelque chose d’atténué, de doux. Bref, c’est un cache-sexe. En voici quelques uns parmi les plus récents : une charge mentale = un enfant pénible (ici, pléonasme) ; une visite domiciliaire = une perquisition ; un lieu de privation de liberté = une prison ; une rationalisation = une mise à l’écart. Le plus joli euphémisme de la saison est signé Xavier Bertrand : « on va pas se laisser emmouscailler », ce qui signifie on va pas se laisser emmerder. Oui, être dans la mouscaille, ça veut dire être dans la merde. Le plus drôle est le credo des riches, qui ont lancé à Davos ce cri angoissé : « comment créer un avenir commun dans un monde fracturé ? », ce qui signifie « ouille ouille ouille qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Bah c’est pas moi qui vais vous donner la réponse, débrouillez-vous avec vos picaillons, et tant pis pour vous si vous êtes dans la mouscaille.

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  8. 08. Fais-moi de l’électricité (Joe Dassin)

    EDF me manque. Comme le lecteur le sait peut-être, j’y ai travaillé longtemps. J’ai adoré écrire des livres sur mon temps de travail – en temps masqué, pour utiliser l’expression d’une collègue surnommée Glandouillator. J’ai aimé collecter, avec la patience du collectionneur, les perles de jargon d’entreprise. J’en ai tiré des livres, comme Ma vie est un best-seller (en collaboration avec Aurélia Aurita), une bande dessinée consacrée à la vraie vie du bureautier en milieu électrique. Hélas tout ça, c’est fini. Ah, la langue du business… Heureusement pour moi, le nouveau Président de la République l’utilise : c’est process, helpers, back-up, staff, co-working, team-building à tous les étages. Ça me permet de rester en phase avec l’époque, merci Macron.
    A EDF, j’ai pris goût aux processus labyrinthiques de la non-décision. En effet, pourquoi se hâter lorsqu’on avance vers… L’échec. Le nouveau rapport sur l’état de l’industrie nucléaire mondiale 2017 vient d’être publié le 12 septembre 2017. Il est sans appel : le déclin est en cours et ne pourra être inversé. Le nombre de lancement de nouveaux projets de centrales atomiques est en dégringolade, la situation financière est catastrophique, le parc des réacteurs est de plus en plus obsolète et ruineux, le coût de revient du kwh nucléaire devient plus élevé que celui des énergies alternatives non-radioactives, l’incompétence technique et managériale plombe toute la filière…
    Je ne sais pas vous, mais perso, je n’aimerais pas habiter une maison proche d’une centrale. Interviewé récemment par un ami journaliste, un responsable du SNPI, syndicat de l’immobilier, s’exprimait sur la question et tenait des propos disruptifs, bien susceptibles de semer la panique dans les chaumières : « Habiter dans un rayon de 50 kilomètres autour d’une centrale nucléaire ? C’est noway pour un nombre croissant de d’acheteurs. Pour l’instant on manque de visibilité mais il va y avoir une remise à plat des prix sur tout le territoire, c’est obligé. C’est off, bien sûr ».
    EDF, quand même, c’est ma jeunesse, un peu comme les colonies de vacances pour certains. Et je dis merci du fond du cœur à ses dirigeants, qui m’ont filé un joli chèque pour que je m’en aille… Maintenant il y a prescription, alors je peux en parler. Cracher dans la soupe, parfois, ça rapporte. La salive est un irremplaçable fluide conducteur, et pas seulement pour rouler des pelles en dansant sur des slows des seventies !

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  9. 09. A propos des femmes-qui-ne-veulent-pas-d’enfant

    Toutes les semaines je reçois deux ou trois demandes d’interview sur le thème des femmes qui ne veulent pas d’enfant. Quel mystère, ces malheureuses qui refusent le bonheur ! Le fait que cela passionne autant témoigne de l’écrasante enfantophilie ambiante. Il semble que je sois devenue, aux yeux de la presse du monde entier, la spécialiste du domaine. Merci de ne plus me contacter, il existe déjà 45769 articles sur la question. J’ai une idée plus intéressante, pourquoi ne pas monter un magazine anti-enfant ? En Allemagne il existe bien un magazine anti-chien, Kot & Köter (caca canin), qui marche très bien.
    J’imagine déjà la couverture : une photo de l’enfant le plus laid du mois. A l’intérieur, plein de news passionnantes. Psycho : comment pourrir la vie de votre enfant afin qu’il quitte enfin la maison. Détente : les plans pour choisir des vacances strictement no-kid. Hit parade : les prénoms en vogue les plus tartes. Economie : le point sur la faillite de Toys « R » Us. Vie pratique : comment les éviter dans les trains. Gastronomie : cuisiner des plats que vos chères têtes blondes détestent. Dossier : les bébés élevés sans couche, scandale olfactif. Psy : les rapports enfants-parents, un ravage. Histoire : Jean-Jacques Rousseau a-t-il vraiment abandonné ses enfants ? Témoignage : ma vie sexuelle après l’épisiotomie. Interview : Michel Houellebecq est-il un bon père ? Lecture : revue Le Débat n°132, « L’Enfant-problème ».
    Me contacter très vite. Je serai disponible à partir de novembre pour monter ce mag’. Il s’appellera tout simplement Caca.

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  10. 10. Se rincer l’oeil

    D’abord visite du Tipi Bookshop, une librairie qui propose une belle sélection toujours renouvelée de livres auto-édités et un choix judicieux d’éditeurs indépendants. Au Tipi, on est toujours surpris. C’est à Bruxelles, Barrière de Saint-Gilles. Et puis, tant qu’à se rincer l’oeil, on se précipite à la vente aux enchères des mythiques portraits parisiens de la photographe Ewa Rudling : c’est le 19 septembre à Stockholm, et il est possible d’acheter en ligne. Ma photo préférée est celle de Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque française et parrain de la Nouvelle Vague. Ewa l’a saisi allongé sur un banc, où les dimensions d’ogre de son ventre le font ressembler à… Un oeil.

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